Lola

 Oh mon dieu Félix, dit Marcel bouleversé en se penchant vers son ami effondré au bord du trou rempli d’eau saumâtre. Je suis désolé.

 — C’est un accident, Marcel, répondit Félix les yeux humides. Ce n’est pas de ta faute. C’est juste un stupide accident. 

— J’aurais dû voir que la planche était pourrie. C’est affreux. Je m’en veux terriblement. 

Maintenant devant le corps sans vie de Lola, écoutant les pleurs discrets de Félix qui se tenait la tête dans ses mains, Marcel ne regrettait rien. Il avait juste de la peine pour son ami parce qu’il n’aimait pas le voir malheureux. Mais c’était de sa faute aussi. Il avait complètement changé du jour où Lola était entrée dans sa vie, dans leur vie. 

Lola. Une peste sortie d’on ne sait où. Une trainée que Félix avait ramassée un soir au bord de la route. Comme si l’on pouvait partager sa vie avec quelqu’un trouvé par hasard au bord du chemin. Marcel était sûr que ce n’était pas le hasard. Lui, il passait tous les jours par cette route au bord de la rivière et jamais il n’avait vu Lola. Marcel avait détesté Lola dès qu’il l’avait vue. Il avait tout de suite compris qu’elle allait détruire la belle harmonie qui existait depuis si longtemps entre Félix et lui. Lola. Elle était vite devenue insupportable avec son petit air mutin et ses caprices de princesse. Félix n’en avait que pour elle, s’extasiant de la moindre de ses fantaisies, riant de ses bêtises alors que Marcel trouvait son attitude particulièrement intolérable. Lola. Noire, de la noirceur des ténèbres, de celle qui enveloppe le cœur des hommes et leur fait perdre la raison ; prétentieuse avec ses petits yeux verts en amande qui lui donnaient un air sournois. De l’air, elle n’en manquait pas avec sa façon de s’imposer partout et de s’installer chez Félix comme si c’était elle la maîtresse de maison. Marcel était gêné pour son ami quand il le voyait céder sa chaise à cette insolente qui ne savait rien faire d’autre que paresser toute la journée au soleil. 

Beaujolais, France, 2007

Félix et Marcel étaient amis depuis des années, à un âge où « des années » veut dire des décennies, leur amitié était solide et sincère. Ils étaient voisins depuis assez longtemps pour oublier lequel des deux s’était installé dans ce coin tranquille le premier. Ils s’étaient d’abord côtoyés cordialement laissant passer les années sans chercher à mieux se connaitre. Et puis Jeannine, la femme de Marcel, était morte laissant Marcel seul. Jeannine était morte comme elle avait vécu à ses côtés, en silence. Marcel ne s’était même pas rendu compte qu’elle était malade, il ne s’était même pas rendu compte, combien la place qu’elle occupait dans sa vie quotidienne était importante. Ce n’est que quelques jours après sa mort, une fois que ses enfants le laissèrent seul dans sa maison, qu’il le découvrit. Il avait passé l’après-midi dans son jardin, grattant la terre entre les rangées de petits pois et de tomates, ne pensant à rien de particulier à part que les limaces étaient arrivées plus tôt cette année-là et qu’il lui faudrait de la cendre pour protéger ses salades. Il aimait tellement la salade. Il ne pouvait pas passer un repas sans en manger. D’habitude Jeannine l’appelait pour souper. Elle avait une petite voix haut perchée qui lui irritait toujours le poil de ses oreilles. C’était agaçant comme le bourdonnement du moustique la nuit. À chaque fois que Jeannine l’appelait ainsi en insistant sur le « el » un peu trop à son goût, il se disait toujours qu’il détestait vraiment l’entendre crier son nom à travers la fenêtre ouverte de la cuisine et qu’il aimerait mieux avoir une cloche pour annoncer l’heure du repas. Elle l’appelait ainsi depuis plus de quarante ans et depuis plus de quarante, cela lui était pénible.

Ce soir-là, pour la première fois, sa voix lui manqua. Il s’était laissé surprendre par la nuit. En entrant dans la cuisine vide, sans odeur, sans vaisselle sur la table, sans casserole sur le feu, comme une pièce morte, il se sentit furieux contre Jeannine. Elle était partie sans penser à lui, comme une égoïste. Elle savait bien pourtant qu’il n’aimait pas faire la cuisine et qu’il ne savait pas tenir une maison. Après tout ce qu’il avait fait pour elle. Elle n’avait pas le droit de lui faire ça. Les statistiques le disent pourtant : les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Marcel avait eu la malchance de prendre une exception à la règle pour épouse. Félix était venu ce soir-là comme s’il avait senti la solitude de Marcel. En fait il le comprenait bien, car il était veuf lui aussi depuis quelques mois. Marcel ne se souvenait pas d’Angèle, la femme de Félix. Il n’avait dû lui parler à Angèle que deux ou trois fois en dix ans. À vrai dire, il ne l’avait jamais trouvée intéressante. Et puis, il s’en moquait complètement. Félix lui avait apporté une soupe de légumes de son jardin et préparé une salade. Depuis, Félix avait pris l’habitude de lui préparer ses repas et passait le chiffon sur les meubles et le balai. En échange, Marcel cultivait le jardin potager, élaguait les arbres, coupait l’herbe et entretenait les bordures de fleurs et les allées. C’était une petite vie parfaite. Une vie sans solitude et sans les contraintes fatigantes d’une vie de couple. Félix avait une voix agréable, légèrement basse. Il savait raconter des histoires pour distraire Marcel et se taire dès qu’il le fallait. Félix était toujours disponible pour Marcel et comprenait quand son ami voulait rester seul. C’était vraiment parfait pour Marcel. Et puis Félix avait installé Lola chez lui et tout avait changé.   

Malory Dickison park, NJ USA, 2008

– Je me sens seul, lui avait expliqué Félix. Je sais que c’est ridicule à mon âge. Mais, tu me comprends, n’est-ce pas ? 

Comment Félix pouvait-il se sentir seul alors qu’il était là lui ? Tout ça, c’était des foutaises, pensait encore Marcel. C’était de la faute de Lola. Elle lui avait mis ces idées dans la tête parce que, Marcel en était certain, Félix n’avait pas de problème avant Lola. Le problème du point de vu de Marcel, c’était Lola.  Depuis l’arrivée de Lola, Félix oubliait de plus en plus souvent de préparer la soupe de Marcel. Il ne pouvait plus aller marcher avec Félix dans la forêt, car son ami restait avec Lola. Lola le méprisait, Marcel en était convaincu. Il le voyait dans sa façon de tourner la tête dédaigneusement quand il lui parlait. Elle ne respectait rien de ce qui lui appartenait, pas même le potager, encore moins les fleurs qu’elle piétinait sans le moindre remords. Quand Marcel protestait auprès de Félix contre les agissements odieux de Lola, son ami prenait toujours sa défense inventant des excuses grotesques pour la défendre. Marcel ne supportait plus de la voir rôder autour de lui, de la voir se coller contre Félix pour attirer son attention quand Marcel lui parlait. Félix ne parlait plus que de Lola, n’en avait plus que pour Lola et Marcel ne le supportait plus. Marcel haïssait Lola, profondément. Lola lui pourrissait la vie. Il devait se débarrasser de Lola. Marcel ne savait pas comment s’y prendre, mais chaque jour l’idée faisait son chemin dans son esprit. Il pensa à un moyen de la tuer, mais malgré sa haine, il ne pouvait pas lever directement la main sur elle. Félix ne le lui pardonnerait jamais. Marcel ne pouvait pas l’envisager, car il voulait surtout retrouver la quiétude de sa vie avec Félix avant Lola. 

Riviere Carol, France, 2008

 

Et puis un jour, alors que Lola venait le narguer une fois de plus depuis l’autre côté du mur du jardin, il eut son plan idéal, le crime parfait.  Lola avait pour habitude de se rendre à la rivière, pour se détendre disait Félix, pour tirer au flan pensait Marcel. Il se rendit compte que la planche de bois sur laquelle elle passait régulièrement pour franchir un bassin qui servait de réservoir d’eau était complètement vermoulue, rongée par l’humidité et le temps. Il n’avait plus qu’à attendre, attendre que le bois pourri cède sous son poids. Il ne fit rien de plus qu’attendre — à part quelques coups de talon judicieusement appliqués – jusqu’au jour où la planche se brisa et Lola se noya dans le puits. 

En consolant son ami, Marcel se sentait la conscience tranquille. C’était un accident.  Un simple accident. Félix s’en remettrait vite. Marcel n’avait qu’un seul regret, il n’avait pas vu tomber Lola. Cela lui gâcha un peu son plaisir.

 – Oh Lola. Ma Lola, dit Félix en essuyant confus une larme qui coulait sur sa joue. Toi aussi, tu l’aimais bien, n’est-ce pas mon ami ? 

 – Oui mon vieux. Ça ira, dit Marcel en lui tapotant le dos d’une main et en cachant son sourire satisfait de l’autre.  Je suis là. 

Enfin, c’était terminé. Marcel n’entendrait plus ce nom « Lola ». Lola. Vraiment. Quel nom ridicule pour une chatte.

 

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