Laid

  Guy relut son courrier une dernière fois. Il en vérifia l’orthographe avec l’application d’un élève devant sa copie du bac, contrôla nerveusement que le texte était bien compréhensible. Rien ne devait en gêner la lecture. Il pensa que c’était son ultime chance, que tout allait dépendre de cette lettre et surtout des réponses qu’il allait recevoir après l’avoir postée. Voilà, cette fois c’était bon. Il la publia sur le forum de discussion de la même façon qu’un naufragé lançait une bouteille à la mer. Elle était son seul espoir, la seule raison valable qui lui restait pour ne pas devenir fou.« J’écris ce message, car je suis au bout du rouleau. Ma vie est un cauchemar. Depuis toujours. Depuis que je suis né. Depuis que ma mère m’a mis au monde et qu’avec horreur elle a découvert ce qu’elle avait nourri dans son sein pendant sept mois. Son corps épuisé n’a pas pu me supporter les neuf mois nécessaires à la conception du bébé parfait. Ma mère m’a rejeté dès l’instant où elle a posé son regard sur moi et je ne l’ai jamais connue. Ma grand-mère maternelle m’a élevé. Sa vie n’avait été qu’une succession d’évènements douloureux alors elle était habituée à subir les pires choses. Je n’étais au fond, qu’une nouvelle épreuve pour elle, sa croix Elle m’a prit comme son passeport pour le Paradis. Elle m’a fait grandir sans me laisser le moindre doute sur mon aspect physique : je suis laid. Très laid. Je suis disgracieux. Les traits de mon visage sont sans harmonie, durs comme coupés aux ciseaux à bois par un sculpteur maladroit ou débutant. Ou les deux. Peut-être que j’ai été dessiné par erreur sur un bout de papier par un dieu quelconque et balancé dans cette poubelle bleue que l’on appelle la Terre. Ma peau heurtée trop tôt par l’air pollué de la rue – je suis né dans la rue entre deux poubelles – me donne l’air mi-figue mi-raisin. Je n’ai aucune ambiguïté. Je suis clairement  hideux. Mi-figue mi-raisin cela veut simplement dire que je suis comme ces fruits secs, racorni, froissé comme un brouillon raté. L’adolescence m’a affligé de problèmes de peau blanchâtres et suppurants qui auraient pu me faire passer inaperçu au milieu des boutonneux de ma classe, mais qui n’ont fait que rajouter de la moisissure sur les petits sacs charnus qui composent mon visage. J’ai gardé de cette époque des cicatrices acnéiques sur la face et des cicatrices laissées par les humiliantes et dégradantes moqueries de mes compagnons de classe. Une de leur plaisanterie favorite était de me persuader que la plus belle fille du collège et plus tard du lycée me trouvait à son goût et que je n’avais qu’à la toucher du doigt pour qu’elle tombe dans mes bras, fussent-ils recouverts d’une imposante toison qui poussait dru sur absolument tout mon corps. Bien sûr, la fille me remballait vertement devant toute la cour et je subissais des semaines durant les sourires moqueurs, les remarques tueuses et les regards biaisés.

 

Arbre, Kittatiny Valley State Park, NJ USA 2008

 

J’ai grandi avec cette souffrance, comme une plaie ouverte sur mon visage, vivant au quotidien la méchanceté et la bêtise humaine, concentrant chaque jour un peu plus la cruauté des personnes que je croissais. Ils trouvaient, trouvent toujours aujourd’hui, en moi tout ce qu’ils pouvaient détester violemment sans gêne et sans tabou. La beauté la plus célébrée est intérieure, mais elle reste le sujet de débat. Chacun a ses critères et une idée plus ou moins surfaite de ce à quoi elle doit ressembler. Pour la laideur extérieure, il n’y a aucun doute. Tout monde est d’accord. Peu importe que partout les femmes désignées comme les plus belles du monde jurent sur toutes les couvertures de magazines vides et chics, qu’elles ne jugent les hommes que sur leur charme et leur humour. Elles ne sortent avec des hommes laids uniquement quand leur beauté intérieure se trouve près du cœur, là où le portefeuille gonfle avantageusement leur poitrine. Aucune femme ne m’a approché suffisamment pour connaitre mon aspect intérieur. Aucune femme ne m’a parlé assez longtemps pour tester mon humour. Je n’ai aucune fortune personnelle pour compenser cela. Si je ne suis pas puceau, je le dois uniquement à des putains venues de pays de misère où la laideur n’est pas le pire de leurs maux et dont le prix est raisonnable. Je suis seul depuis la mort de ma grand-mère. Je vis seul, je mange seul et les quelques plantes que je me suis achetées sont mortes de chagrin les unes après les autres en me regardant.

D’humiliation en désillusion, je suis devenu un adulte responsable confronté au regard d’autres adultes tout aussi responsables. Le dégoût de ma personne est plus grand encore chez eux, car il n’est plus couvert par la fantaisie de la jeunesse. J’entrais dans mon premier boulot comme un lépreux médiéval en terre sainte, persuadé de connaitre enfin le repos. Je découvris bientôt que j’inspirais aussi de la pitié et que ce sentiment vous isole complètement des autres, car il implique une compassion que la laideur n’inspire pas. Pour ce donner bonne conscience certains de mes collègues me parlaient gentiment lorsqu’ils ne pouvaient éviter de me rencontrer, mais veillait à ne jamais croiser mon regard. Ils ne touchaient pas mes affaires et se précipitaient dans l’escalier pour ne pas prendre l’ascenseur avec moi. Personne ne mangeait avec moi et un no man’s land se créait autour de moi. Rapidement, je quittais les bureaux de l’étage pour les archives en sous-sol. Le lépreux entrait dans la léproserie. Il ne me manquait que la crécelle pour les prévenir de mon arrivée.

Depuis, je ne communique avec mes collègues que par téléphone ou par email. Lorsqu’une nouvelle employée arrive dans un service, elle vient toujours une fois dans ma retraite sous le prétexte de chercher un dossier pour un de ses collègues qui se tord de rire en attendant son retour. Elle sursaute à chaque fois quand je lui ouvre la porte ou qu’elle me découvre au milieu d’une allée d’étagères surchargées de dossiers. Elle me dit la main sur le cœur, cette phrase entendue pour la millième fois : « Vous m’avez fait peur ! » Je déteste toutes ses filles et tous ceux qui les envoient. Je les hais. Je me hais.

Voilà ma peine, voilà mon drame. Je fais peur à voir. C’est pourquoi je lance cet appel aujourd’hui. Je suis désespéré. Je suis seul. J’ai besoin d’aide, car je n’en peux plus. Je crois que désormais, je suis capable du pire. » Guy456

 

Arches Canyon, Utah USA, 2007

Guy attendit toute la journée, entre les rangées d’étagères qu’il avait impeccablement dépoussiérées comme à son habitude, et son bureau coincé au milieu. La tension monta en lui jusqu’à ce qu’il allumât son ordinateur pour savoir si quelqu’un avait pris le temps de répondre à son appel au secours. Des messages, il y en avait plusieurs. Ravi et plein d’espoir, il lut :

– Cher Guy456, j’ai lu ton message les larmes aux yeux. Quelle émotion ! Mais tu ne dois pas te laisser abattre. Je suis sure qu’il y a quelque chose de beau chez toi, mais que tu ne peux pas le voir. Fais de la relaxation. Tu verras, c’est épatant. Moi, ça a changé ma vie. Bon courage. Linou.

– Ton histoire m’a rappelée ce que j’ai vécu moi-même au collège. J’avais aussi un problème de physique. J’ai beaucoup souffert des moqueries des autres. Et les filles plus jolies que moi, les plus malines, se moquaient de moi en permanence. J’ai beaucoup pleuré et j’ai beaucoup travaillé pour m’en sortir. Maintenant quand je vois qu’elles sont caissières au supermarché du coin, je me dis que ça ne leur a pas réussi. Bien fait pour ces garces ! Alors, je te le dis, tu auras toi aussi ta revanche. Accroche-toi. Survivore.

– Tu dois apprendre à être plus gentil avec toi. Je suis sure que tu exagères et que tu n’es pas aussi « horrible ». Ne te laisse pas abattre. Quand tu sauras t’aimer, les autres t’aimeront aussi. Tous les matins en te levant tu te dis que tu es beau et ça ira mieux. Courage. Tilapin.

– Je suis caissière depuis 20 ans et je ne comprends pas ce mépris pour mon métier. Nous ne sommes ni plus laides ni plus stupides que n’importe qu’elle autre femme. Roseanne.

– Laid à ce point, c’est impossible…t’as pas une photo ? LOL. Poilol.

– Désolée Roseanne. Je n’ai rien contre les caissières, mais c’est plutôt ces filles qui m’en ont fait baver. J’en suis encore très bouleversée. Mais, maintenant, ça va. Je suis une thérapie. Survivore.

– Cher Guy 456, je comprends ce que tu ressens. Moi, il me manquait un orteil et chaque fois que l’on allait à la piscine, tout le monde se moquait de mes pieds. Si tu savais combien c’est dur de ne pas pouvoir mettre des tongs. Mais un jour, j’ai vu mes pieds différemment. Je me suis dit que je me moquais de ce que les autres pouvaient penser et que l’essentiel était d’être bien dans ses basquets. D’ailleurs, je ne mets plus que ça ou des mocassins. Apprends à te voir sous un autre angle et ça ira mieux. Chipoune.

– Guy, on ne se connait pas, mais je suis sûre que tu exagères beaucoup. Personne n’est parfait. Tu dois apprendre à t’accepter comme tu es et ne plus faire attention aux autres. Si tu n’y arrives par le sourire, fais-le par le karaté. Je ne suis pas très beau, mais je peux te garantir que depuis que je suis ceinture noire plus personne ne me fait ce genre de remarque. Karatéman.

– T’es pas Quasimodo qu’en même ! Madame Nature m’a méchamment affublée, mais je me suis vengée en réussissant à marier un homme gentil qui a vu ce que j’avais de beau à l’intérieur de moi-même et avec qui j’ai eu des beaux enfants. Défends ton rêve et il se réalise. Isalaide.

– Pour t’aider, il te faut faire appel à un psy. Il te donnera confiance en toi pour ne plus craindre d’affronter le regard des autres. Je débute dans la profession, je te laisse mon email si cela t’intéresse. Je te ferai un prix d’ami. Psuhke33.

– L’ordre moral et capitaliste établi par un gouvernement brutal en perdition défend une société nombriliste. Tordue sur elle-même, elle impose des standards de beaux dictés par les multinationales de cosmétiques pourries par l’argent et manipulées par des groupes financiers puissants qui profitent de la mondialisation pour faire son beurre sur le dos du peuple trop naïf. Unis ta colère à la nôtre et rejoins notre combat contre la pensée unique de la société de consommation. Chez nous il n’y a pas de laid ou de beau, pas une tête ne dépasse et nous parlons d’une seule voix. pcilenrest.

– Tout ça, c’est des conneries. Personne ne peut être laid en France au XXIe siècle. Aujourd’hui, n’importe qu’elle esthéticienne peut régler ton problème de pilosité avec quelques kilos de cire et un bon dermatologue t’arrange la peau en quelques séances. Tu n’as aucune raison de pleurer sur ton sort. Prends-toi en main et arrête d’attendre une solution des autres. Elle ne viendra pas si tu ne vas pas la chercher. Tu es laid parce que tu le veux bien. Lorial.

– Un bon moyen pour s’en sortir est d’oser affronter les autres directement. Quoi de plus stimulant que d’affronter en un seul soir le regard de millier de spectateurs ? C’est aussi l’occasion d’exposer le problème des personnes avec ton physique et de faire prendre conscience aux gens, combien il est difficile de vivre dans une société qui refuse les gens hors-normes. Si tu es vraiment aussi laid et repoussant que tu le prétends, tu pourras passer dans mon émission de TV. Contacte Daphnée et l’on verra alors si l’on peut en faire « Toute une histoire ». JL2lavoie.

Guy arrêta de lire. Il observa un instant le reflet de la lune sur les toits de l’autre côté de la rue. Son idée de participer à ce forum n’avait pas du tout le résultat qu’il attendait. Il éteignit son ordinateur, puis il s’installa un instant à sa fenêtre pour regarder la nuit apaiser la lumière. Certes, il était toujours aussi laid que la veille lorsqu’il avait écrit son message. Pour une fois, cette pensée ne le blessa pas. Il était peut-être moche, mais au fond de lui maintenant il en était persuadé, s’il y avait des gens plus beaux que lui sur cette planète, il y en avait aussi de sacrément plus cons. Il se sentit beaucoup moins seul ce soir-là et soulagé, il alla se coucher en souriant à la lune.

 

Citrouille, Halloween, 2008

 

 

Daisy Lewis

 

 

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