Dans la rue

 Dans la rue, couchés sur un banc, assis sur le trottoir ou le dos appuyé contre un mur comme ses objets que l’on pose pour éviter qu’ils ne tombent et que l’on ne doive les ramasser, ils sont seuls. Parfois, ils sont en groupe, mais les plus perdus sont des solitaires. Ils sont si loin de la simple idée d’humanité qu’ils perçoivent l’autre comme un intrus, une menace. Ils n’ont aucun intérêt pour ceux qui les croisent et les regardent avec pitié.

La pitié ne les concerne pas. Ils pensent que c’est un sentiment que seuls les gens qui se sentent meilleurs accordent aux autres. Il vient de ceux qui ne les aiment pas, mais qui, pour libérer leur conscience titillée tous les soirs par le journal de vingt heures, éprouvent le besoin de se donner à croire qu’ils sont sensibles et généreux. Ceux qui glissent une pièce dans leur gobelet merdeux en évitant de croiser leur regard. Ceux qui achètent un disque rempli de bons sentiments et reprennent en chœur, un air gai et entrainant qui soulage autant leur conscience que les trois « Pater » et les quatre « Ave » de leurs arrières grands-mères. Il n’y a rien de généreux dans la pitié, c’est juste une faiblesse qui exprime la satisfaction de se savoir à l’abri de cette vie d’errance et d’ordure.

L’indifférence des passants les rassure au fond. Elle les conforte dans l’idée qu’ils ne font plus partie de la société et que la part d’humanité qui leur restait a disparu à jamais. Ils ne s’imaginent même plus en tant qu’êtres humains. Ils sont loin de cela, ni dessous, ni dessus, simplement loin, perdus dans un univers parallèle et les passerelles qui pouvaient les ramener vers le genre humain ont été brulées les unes après les autres par chaque nouvelle chute, chaque nouvelle bouteille d’alcool vidée, chacun de ces gestes qui les font se recroqueviller un peu, les renvoyant toujours loin d’eux.

Ceux que craignent le plus les hommes de la rue sont ceux qui les abordent franchement. Ceux-là sont des hommes, des femmes, des jeunes et des vieux qui croient que tous les hommes et toutes les femmes peuvent avoir une place sur cette Terre, qu’il suffit de se serrer un peu les coudes pour leur en faire une petite. Ils jettent des passerelles entre ces hommes qui pensent ne plus en être et les autres qui pensent qu’ils ne font plus partie de leur communauté. Ils ne font pas de bruit, ne jugent pas, mais ils ont des exigences simples pour redonner à chacun un peu de sa dignité perdue.

Exiger d’un homme qu’il fasse quelque chose qui le replace dans la communauté des hommes, c’est le renvoyer brusquement vers ce qu’il est et le tirer du confort de l’oubli. Il faut être fort pour réussir à aider ceux qui ne demandent rien, il faut être extraordinairement humble pour accepter cette aide. La main qui se tend vers la vôtre et qui la serre dans un mouvement qui scelle un accord vous tire plus violemment encore qu’une corde à votre cou. Elle dit « je te fais confiance », elle dit « je fais un marché avec toi parce que tu es comme moi » et en découvrant brutalement ce que l’on devrait être on prend conscience de ce que l’on est. C’est terrifiant, douloureux. Ensuite le chemin est très long pour comprendre pourquoi on est allé si loin et pour se féliciter ensuite d’avoir réussi à franchir une de ces passerelles miraculeuses.

 

New York City, USA, 2005

 

Lui, il sait cela. Il la connaît bien, cette sensation que l’âme s’échappe un peu plus du corps, que la crasse au dessus cherche à cacher celle que l’on croit avoir dedans. Il s’est perdu dans les méandres de l’oubli de cette humanité devenue insupportable parce qu’inaccessible. Il s’est senti plus sale que la poussière sur laquelle il s’effondrait, plus insignifiant que la vermine qui grouillait au-dessus. Il a été là où il ne reste plus rien, que de se laisse dériver vers la folie, se perdre en elle pour ne plus voir ce que l’on est devenu et oublier celui que l’on était.

La rue, il l’a vécue. Il a connu le froid, la faim, la peur et la honte. Il a connu l’errance dans les rues fuyant les ombres menaçantes et les lumières trop crues. Cherchant chaque jour un refuge pour sa nuit, cherchant chaque nuit un refuge pour sa vie. Serrant contre lui tout ce qu’il possédait : un sac usé, un petit couteau, une couverture trouée qui était comme son unique toit . Il n’avait plus de photos, son passé n’existait plus et son futur était déjà loin derrière lui. Il n’avait même plus de nom. On l’appelait la Chauve-souris parce qu’il était chauve, qu’il n’avait plus de dents devant et qu’il ne souriait plus. C’était son qualificatif, comme SDF était son appellation contrôlée. Quelle importance lorsque l’on a faim, froid et que personne ne vous attend ? Il ne pensait plus à rien depuis longtemps. Penser à quoi et pour quoi faire ? Devenir encore plus fou ? L’espoir était un mot qu’il avait laissé tombé un jour dans le fond d’une poubelle.

Il marchait comme ces fantômes des rues que l’on croise parfois sans jamais les voir, plissant les yeux pour ne pas s’attarder à les regarder, pinçant le nez pour ne pas les sentir. Sa puanteur était la seule chose qui lui donnait une sorte d’importance. Il puait tellement certains jours que l’espace autour de lui s’élargissait à chaque pas. Elle était son seul bouclier, sa seule défense. Il pense aujourd’hui avec un étrange sourire que certains animaux l’utilisent aussi contre leurs prédateurs. Il a fui les refuges, les centres d’accueil où la proximité des humains était plus dure encore que le ciment des trottoirs, où les douches ôtaient sa protection invisible qui éloignait les autres.

Il essaie parfois de se rappeler comment il en était arrivé là. Il lui semble que sa vie était belle, qu’il était quelqu’un de bien avant, qu’il avait un travail, une famille. Et puis, sa femme l’a quitté pour un autre tellement mieux que lui. Elle a gardé la maison peut-être ou bien elle l’a vendue. Ce n’est pas de sa faute à elle. Elle devait avoir raison. Chaque fois qu’il descendait un peu plus vers la rue, une voix lui disait qu’elle avait raison. Et pour ne pas entendre cette voix, il a commencé à prendre un verre ou deux. Ou plusieurs. Il sait aujourd’hui qu’il était simplement malheureux et que c’est cela qui l’a perdu. Le malheur fait peur, écarte les autres. Et il a été abandonné.

Aujourd’hui, on dit qu’il s’en est sorti. Il sait qu’il a été plus fort que n’importe qui, qu’il a été sur une de ses passerelles parce que justement, il n’est pas n’importe qui. Mais, il n’est plus le même. Il est un ancien clodo avec toujours un pied dans la rue et l’ombre de la chauve-souris plane encore sur lui. Il se souvient du vieil homme. Un anonyme dans la foule des passants. Le vieil homme au regard si doux et si triste. Tous les jours, le vieillard passait devant lui entrait dans la boutique, ressortait avec chaque fois quelque chose pour lui : de la monnaie, du pain, des sandwiches. Avec un mot d’abord, un simple bonjour, une phrase ensuite. Il l’appelait « Monsieur » et lui souhaitait une bonne journée. « Monsieur » c’était comme une corde au-dessus du vide, un début de passerelle.

Il le sait maintenant, le vieil homme l’a apprivoisé, comme on apprivoise un chien errant en lui donnant un peu à manger et en cherchant à s’approcher doucement pour pouvoir le toucher. Rapidement, il s’était rendu compte qu’il l’attendait, même s’il ne voulait pas le laisser venir trop près. Lentement, patiemment, le vieil homme a construit la passerelle. Il est venu le chercher de l’autre côté de l’univers pour le ramener vers la Terre. Un jour, il l’a franchie. Il est allé voir dans un centre d’accueil si l’on remarquait son humanité retrouvée et il est revenu dans le monde. Il revoit le vieil homme parfois. Il a toujours ce sourire doux et triste. Quand il l’a remercié de l’avoir tiré de la rue, le vieil homme a dit simplement qu’il n’y avait pas de quoi, que tout le monde pouvait en faire autant. De ça, il en était moins sûr.

 

Cap Cod, USA 2006

 

Puis, le vieil homme a continué avec le chien perdu qui a pris sa place à la porte de la boutique. Un jour, une personne du quartier lui a demandé pourquoi il faisait cela, que des paumés comme lui il y en avait des tas dans la rue, que ça ne servait à rien. Le vieux a secoué la tête doucement et il a simplement dit :

– « Pour cet homme, cela fait toute la différence ».

Puis, il est reparti, les épaules voutées dans la rue triste et sale, laissant derrière lui comme un peu d’humanité.

 

Daisy Lewis

 

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