Je ne sais pas trop ce qui m’a pris ce jour-là. C’était un soir comme les autres. J’étais marié depuis vingt-cinq à la même femme. Vingt-cinq années sans drame particulier. Nous n’avons pas eu d’enfant. On n’a pas pu. Ça n’a jamais été un gros problème entre nous. Une fois passé le choc de cette annonce par le médecin, il ne nous restait plus qu’à accepter notre sort. Au début, c’était dur. Surtout pour Élise, ma femme. Et puis, on a pris l’habitude de n’être que tous les deux. Un jour, je lui ai offert un chien qu’elle a appelé Pouxi. C’était un peu pour lui faire passer son chagrin et aussi pour que l’on ne soit pas que tout les deux. On se fait à tout. Pouxi est devenu un peu le centre animé de notre maison. Tous les soirs, je sortais Pouxi dans le quartier. On faisait toujours le même chemin. Il devait pisser à peu près au même endroit et la même quantité, ce qui fait qu’on faisait notre balade à la même vitesse tous les soirs. Il n’y avait pas de surprise. À un angle de rue, je discutais football cinq minutes avant monsieur Ranodet qui était dans son jardin. L’angle suivant, Pouxi retrouvait un copain et j’attendais patiemment qu’il ait fini ses salutations d’usage avec son congénère. Son maître, monsieur Pousoin, ne manquait jamais de plaisanter sur leurs façons en imaginant que les hommes agissent de la même manière. Je souriais en lançant un « Ça, c’est sûr » complaisant et on repartait chacun de notre côté, contents de nous. Après, on rentrait à la maison et Élise attendait avec le dîner prêt à être servi. J’étais bien, peinard.
Ce soir-là pourtant, je ne suis pas rentré.
Cela devait me trotter dans la tête depuis quelques jours. Je crois que cela a commencé le jour de mon anniversaire. Cinquante ans. Une moitié de siècle et marié depuis un quart. Je crois que les chiffres m’ont donné le vertige. Je n’ai jamais été fort en maths. Tout d’un coup, je me suis rendu compte que le temps était passé et que je ne savais pas ce que j’en avais fait. Ça a changé mon regard. Celui que je posais sur ma vie, ma maison et ma femme. Ma femme. Tout d’un coup, je ne la voyais plus pareille. C’était comme si je la découvrais. Le cheveu gras, la joue molle, les lèvres ridées et la poitrine qui s’était rendue aux assauts de l’âge. Les moindres de ses petites manies me rendaient fou. Je ne supportais plus le frottement de ses doigts lorsqu’elle pliait sur ses genoux sa serviette en un carré parfait. Je me réveillais horrifié à cause des bruits qu’elle faisait la nuit avec sa bouche quand ses dents grinçaient les unes contre les autres. Mais, le plus insupportable était le spfuss de son fer à repasser lorsqu’elle s’appliquait tous les soirs, pendant que je regardais la télé, à effacer les plis de ma chemise. Il fallait que je sois toujours comme il faut. Spfuss , devant le film du dimanche. Spfuss, pendant le match du mercredi Spfusss, devant le policier du vendredi. Spfuss tous les soirs de la semaine. Que restait-il entre nous ? Pas grand-chose. Ma maison était plus propre et mieux rangée que dans n’importe quel feuilleton où même les clodos vivent dans des cartons neufs. Rien ne dépassait. Rien ne traînait. Sur la table à côté du canapé, à portée de main, j’avais une petite boîte en poil de moquette pour poser mes lunettes, une pour mon stylo à côté de mon dictionnaire pour mes mots croisés, une pour ma zappette. Le chien dormait toujours sur le tapis roulé en boule à mes pieds. Spfuss, spfuss. Ça ronronnait comme ça depuis combien de temps ? Un quart de siècle !

Ce soir-là, j’ai oublié le chien. Je ne sais pas pourquoi. J’avais envie de sortir tout seul. Cette fois, au lieu de tourner à l’angle de la rue je suis parti tout droit. Je me disais que si je rentrais à la maison tous les soirs, cela devait être parce que le chien me raccompagnait. J’ai continué de marcher. J’ai marché sans penser à rien jusqu’à la gare. Il y avait un train arrêté sur le quai et un panneau qui disait Toulouse. J’ai pris un billet et je suis monté dans le train. Dans le wagon, j’avais envie de rire tout seul. J’étais nerveux, mais ça tapait un peu plus fort dans la poitrine et je me sentais vivant. Il y avait des papiers gras sur le sol,
un verre en papier renversé sous la banquette. Une femme est venue s’assoir sur le siège en face de moi. Quand elle souriait, sa bouche n’avait pas de rides. Elle portait un pull rouge qui moulait ses petits seins. J’étais bien. J’ai regardé le paysage par la fenêtre comme si c’était la première fois que je voyais des maisons, des voitures et des gens dans les gares. C’était mieux que le journal de treize heures. Parfois, je jetais un coup d’œil vers le pull rouge en me disant que je le toucherais bien pour voir s’ils tenaient tout seuls. Il y avait de plus en plus de monde dans le train et quand une grosse dame s’est assise à côté de la femme, elle a dû se pousser vers la fenêtre et ses genoux touchaient presque les miens. J’avais comme des picotements dans le ventre et j’aimais bien ça. Une fois à la ville, j’avais envie de suivre le pull rouge, mais il y avait une gabardine beige qui l’attendait sur le quai. Je n’étais pas déçu. Je ne savais pas ce que j’aurais fait de toute façon.
En sortant de la gare, j’ai marché encore un moment. Il faisait nuit et il n’y avait que des gens pressés de rentrer chez eux et les clodos avaient de vieux sacs de couchage sales et déchirés qui puaient un peu. Au bout d’un moment, j’étais fatigué de marcher et j’ai pris une chambre dans un hôtel. Je n’ai pas mangé. Il y avait bien une carte, mais je ne savais pas quoi prendre. D’habitude c’est Élise qui décide de ce que l’on mange. Dans la chambre, je me suis jeté sur le lit en balançant mes chaussures et mes chaussettes sans regarder où elles tombaient. Ça m’a fait un bien fou. Ensuite, je me suis énervé en cherchant la zappette. Elle n’était pas sur la table de nuit. J’ai regardé mon policier, sans spfuss. C’était bien, mais j’ai dû baisser le son quand les coups de feu éclataient. Ça me cassait les oreilles. Sans spfuss, c’était vraiment bien. Mais j’ai été déçu un peu. Au fond, les dialogues sont plutôt nuls.
Après, j’ai fermé la lumière et j’ai écouté le silence. C’était beau. Il n’y avait pas de grincement ni de spfuss. C’était beau jusqu’à ce que le camion s’arrête sous ma fenêtre et puis les voitures. Et puis, il y avait des gens dans les couloirs qui parlaient. Je n’arrivais pas à m’endormir. J’ai appelé Élise. Notre conversation a donné à peu près ça :
– Allo ? Élise, c’est moi.
– Où es-tu ? Je commençais à me faire du souci
– À Toulouse.
– Qu’est ce que tu fais à Toulouse ?
– J’avais besoin de changer d’air.
– Ah ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
– Rien. J’avais juste besoin de changer d’air.
– Quand est-ce que tu reviens à la maison ?
-Je ne sais pas…
Il y a eu comme blanc de l’autre côté et il me semble avoir entendu un léger soupir, comme si elle reprenait son souffle.
– As-tu mangé ?
– Non, j’avais pas faim.
– Je t’avais fait du veau.
– Du veau, c’est bien.
– Je t’en garde pour demain.
– Oui, c’est ça, demain.
– Bisous, mon chéri.
– Bonne nuit.
J’ai raccroché avec une petite boule dans le creux de l’estomac. Merde, d’habitude son veau il est vraiment bon.

J’ai mal dormi cette nuit-là. Sans les grincements, j’entendais tous les bruits de la nuit. Ça faisait un tel raffut que je n’ai pas pu fermer l’œil. Et puis, j’avais froid dans le dos. Je suis habitué à avoir une présence à côte, même si je ne la vois pas, je la sens et si je ne la sens pas, je ne dors pas. Je m’en suis rendu compte. J’ai fini par m’endormir au petit matin. Je me suis levé tard. Je n’aime pas ça. Je ne suis pas un fainéant et puis Élise passe l’aspirateur d’habitude. Je me suis pris le pied dans ma chaussure et je n’ai pas pu me raser. La figure me grattait et j’avais mal à l’orteil. Je n’étais plus vraiment bien. J’ai marché encore dans les rues, mais il y avait trop de monde et il commençait à pleuvoir. Je me suis retrouvé à la gare sans m’en apercevoir. Je crois que j’ai dû tourner en rond. J’ai attendu le prochain train pour le village la moitié de la journée en faisant des mots croisés. Le chien me manquait. J’avais mal au dos. On est pas bien assis sur un banc. À la fin de l’après-midi, j’avais vraiment envie de revoir le chien. Lorsque j’ai passé le pas de la porte, il m’a accueilli en me faisant une fête à tout casser. Cela m’a fait drôlement chaud au cœur. Élise était dans la cuisine. Ça sentait bon. J’avais vraiment faim.
– Tu es rentré.
– Oui.
– Tu as changé ton air ?
– Celui de Toulouse n’est pas terrible. Je préfère être ici.
– Tant mieux. Je suis contente.
Elle avait les yeux rougis par la fatigue et aussi par les larmes. J’ai eu honte soudain de lui avoir fait de la peine. Elle me souriait doucement, sans exagération, comme elle faisait chaque chose, sans me brusquer ou me déranger. Là, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je l’ai serrée dans mes bras. J’étais bien comme ça, avec sa joue contre ma poitrine. J’ai senti qu’elle se détendait d’un seul coup. On est resté comme ça un peu. Puis, on a mangé. Même réchauffé, son veau est délicieux.
Je regarde toujours la télé, mais sans les spfuss. Élise ne repasse plus le soir et elle s’assied avec moi pour regarder la télé et les feuilletons sont mieux. La nuit, lorsque j’entends les grincements, cela me rassure et je dors mieux depuis ce jour-là. Et puis, je dois dire aussi qu’avec ma femme maintenant, on se serre dans nos bras avant de dormir, comme si on ne devait plus se voir. Ça, c’est vraiment très bien. Élise cuisine comme un vrai chef et je le lui dis plus souvent. Quand je laisse traîner mes chaussures, elle ne les ramasse plus, mais elle les pousse simplement sur le côté. Je continue à me promener le soir, mais maintenant, je n’oublie jamais le chien. Je n’ai plus envie d’être seul.
Daisy Lewis
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