La vengeance du concombre masqué

On ne peut plus se fier à personne et encore moins à un légume fut-il aussi sympathique et avenant que le concombre. Celui en qui j’avais toute confiance depuis mes lectures assidues des aventures du héros de Mandryka dans Pif Gadget m’a trahie honteusement. Et il n’est pas le seul.

Une bactérie au numéro de série américaine apocalyptique O104:H4 se cache dans les aliments qui m’avaient été décrits comme les meilleurs amis des régimes que je n’ai jamais suivis. C’est une pure catastrophe gastronomique et diététique naturelle.

En Europe, cette ignoble bestiole a plus de trente morts sur sa conscience bactériologique.

30 !

Arg !

C’est plus que tous les membres de ma famille réunis pour le réveillon de Noël. Une famille entière décimée par une toute petite bactérie, c’est horrible !

30 personnes ! Sur une population de plus de 500 millions d’habitants !

C’est un génocide !

C’est la fin du monde !

Maintenant, chaque fois que j’ouvre le frigo j’ai l’impression d’ouvrir les portes de l’enfer et lorsque je marche dans les rayons de mon petit supermarché, j’ai la sensation d’entrer dans un champ de mines.

Un vraiment dangereux, pas comme ceux du Vietnam de Chuck Norris.

Avec l’information en continu que je reçois sans demander sur toutes les choses qui seraient bonnes, mauvaises, cancéreuses, anticancéreuses, cholestéreuses ou non, trop grasses ou trop maigres, mortelles ou régénérantes, je ne sais plus ce que je peux ou dois manger. À chaque spécialiste spécialisé, un nouveau régime révolutionnaire. À chaque changement de saison, un nouveau microbe assassin.

C’est à en perdre la tête, éventuellement du poids, alors que je veux juste manger à ma faim.

Au fond, ma vie et la cuisine étaient bien plus simples quand je ne savais rien. Aujourd’hui, je suis mieux informée et je suis certainement en meilleure santé que ma grand-mère au même âge, mais qu’est-ce que je me sens stressée. Faire un repas pour mes enfants est plus angoissant que de leur faire traverser la rue les yeux bandés. Avec 30 enfants fauchés chaque année par des voitures sur les trottoirs français, il y a bien des parents qui ont dû essayer par désespoir. Heureusement que les Hommes ne conduisent pas des concombres, cela serait la panique dans les rues de nos jolis villes et villages fleuris.

Nos grands-parents étaient ignorants de ce qui pouvait bien se passer à 100 km de chez eux, ils n’avaient pas de téléphone portable, la télé par le câble ou le satellite et Internet, mais au moins, ils mouraient plus jeunes dans l’insouciance heureuse la plus complète. Il est vrai aussi qu’ils savaient cultiver leur jardin.

Moi, je dois vivre en sachant que des gens meurent à cause de notre nourriture aseptisée alors qu’ailleurs, loin de la douce France, d’autres personnes inconscientes de la menace qui se cache dans nos bacs à légumes nous envient nos problèmes de poids et nos salles de bains.

Je sais aussi qu’il y a un homme important de France qui pourrit dans une geôle américaine cinq étoiles de Manhattan en attendant son jugement soutenu par sa sainte épouse et que chaque année en RDC, 400 000 femmes sont violées et que leurs agresseurs ne seront jamais jugés.

Bon, la probabilité pour que je me rende en RDC, est bien moins grande que celle de manger un concombre vu que je ne sais pas ce que veux dire RDC et que je n’ai aucune idée de l’endroit où cela se trouve. Sûrement en Afrique, là où les populations qui n’ont pas voulu de notre civilisation schizophrène et paranoïaque se font la guerre en permanence sans se demander si je ne vais pas prendre un risque inouï en faisant une salade.

Assiette piégée et insouciance perdue me restent sur l’estomac. Je vais me faire une diète de cassoulet et de mousse au chocolat et cela ira mieux.

Après tout, ce n’est pas un concombre qui va me gâcher mes vacances, j’ai déjà assez de soucis avec mon maillot.

Daisy Lewis

Laisser un commentaire