Lorsque je reviens passer des vacances dans le cher pays de mon enfance, il y a toujours un événement qui me donne une nostalgie à tout casser.
Pendant mon séjour estival, j’ai dû, pour des raisons administratives indépendantes de ma volonté, me rendre dans un bureau de poste. Il s’agissait d’une formalité assez simple mais qui pouvait paraitre complexe selon de quel côté du guichet l’on se trouve. Par souci de préserver mon enthousiasme nostalgique, on me conseilla de me rendre dans le petit bureau d’un petit village sous le prétexte qu’il devait être moins fréquenté que celui de la ville plus proche, où d’ailleurs j’appris le matin du même jour qu’il n’y avait pas d’accès Internet.
J’allais donc le cœur léger et mon dossier sous le bras à travers les rues charmantes écrasées de soleil où paressaient des chats maigres étirés de tout leur long aux pieds des murs craquelés. Quelle joie de profiter ainsi d’une promenade estivale dans une rue d’un de nos villages fleuris du pays roussillonnais – dans le vrai sud. Exactement le genre de balade qui me manque le plus dans ma vie quotidienne loin de la douce France.
J’arrive ainsi enchantée de mon escapade devant le bureau de poste. Il n’est pas très avenant et le premier contact est un peu froid, mais je me lance confiante dans la petite salle. Quelques chaises vides sont alignées contre un mur, des affiches publicitaires décorent un bureau tristounet. Évidemment, cela tranche avec la gaîté des lumières du ciel catalan et de la chaleur estivale du dehors, mais c’est un service publique pas une terrasse de café. J’ai un moral au beau fixe et je me prépare à affronter la rigueur administrative.
Plusieurs personnes attendent sans impatience devant les deux guichets ouverts où s’affèrent des agents de la poste. Un des guichets est fermé. Le chef de l’agence est avec une des guichetière très mobilisé sur une question bancaire qui doit sortir de l’ordinaire vu les traits tirés de sa collègue et le visage crispé de la cliente. Parfois, une personne sort de l’arrière poste pour constater la difficulté de la situation et repart en hochant la tête d’un air de la personne qui comprend que ce problème est épineux. Les clients hésitent : devons-nous en inquiéter ? Est-ce que ce problème risque de peser sur notre temps d’attente ? L’angoisse commence à s’installer dans la file d’attente. Le temps doucement s’égraine. Chaque geste est mesuré. Mais, l’employé qui travaille au deuxième guichet semble alerte et vive. Elle parle avec animation à deux jeunes femmes assises à son bureau. L’espoir règne parmi les clients : cette jeune femme à l’air dynamique même si la situation empire du côté de l’autre guichet, elle semble prête à s’occuper de nous.
Soudain, les deux clientes se lèvent et le guichet se libère. Un murmure de soulagement parcourt les personnes qui se sont ajoutés à la file d’attente. Cela fait bientôt vingt minutes que j’attends. Je ne m’impatiente pas, d’après la discrète impatience des personnes derrière moi, cela doit être la norme. L’homme en tête du groupe amorce un pas vers la guichetière. Il est brutalement arrêter par un panneau qui tombe comme un couperet sur la table de la postière : guichet fermé. L’homme reste éberlué comme suspendu aux lettres qui s’affichent orgueilleusement devant lui. Hébété, il a un grognement de dépit. La foule qui enfle régulièrement derrière moi, commence à exprimer son exaspération en terme fleuris. L’opulente préposée n’est plus une accorte personne, mais une horrible mégère. Elle, elle nous affronte sans baisser les yeux. Elle nous toise sans faiblir. Le pouvoir du panneau la protège des insultes qui perlent doucement dans la moiteur de l’après-midi. Elle se sent investi du même pouvoir qu’un haut gradé dans une république bananière. Elle peut de part sa volonté faire de notre passage dans sa poste un cauchemar et elle nous montre clairement que c’est son intention. Sans nous quitter des yeux, sans sourire elle prend une enveloppe d’une caisse qu’une collègue a dépossé à côté d’elle quelques instants plus tôt. Elle la tient délicatement entre ses doigts boudinés comme si il s’agissait d’un objet d’une extrême fragilité. Elle pose l’enveloppe devant elle et prend soin de bien tirer chacun des angles pour que l’enveloppe retrouve sa forme parfaite. Puis, elle la soupèse doucement dans ses mains et la repose sur la table devant elle. Avant d’en prendre une seconde, elle caresse l’enveloppe du bout des doigts avec la tendresse d’une mère. Je suis presque certaine d’avoir entendu son soupir de contentement.
La foule de clients derrière moi, insensible à autant de délicatesse, hausse la voix et les insultes sont de plus en plus crues. La postière nous lance un regard de mépris outré par notre manque de poésie. Elle prend le temps de nous fusiller du regard avant de se saisir à nouveau de la première enveloppe qu’elle pose cette fois sur la balance à côté d’elle. Ses gestes sont lents, irréels. Le temps s’étire et les minutes paraissent des heures. L’air est maintenant électrique autour de moi. Des personnes ironisent sur les fonctionnaires et la force d’inertie de la postière, son physique peu agréable et son intelligence qu’ils soupçonnent d’être limitée. Des personnes âgées s’effondrent sur des chaises. Elles sont au bord du désespoir. L’une d’entre elles est à bout de nerfs. Elle lance d’une petite voix ébréchée par l’attente :
- – Arrêtez! Arrêtez! Plus vous l’insultez et moins elle va vite!
La postière a un petit sourire jubilatoire qui glace le sang des clients même les plus impassibles. Elle en est à sa quatrième enveloppe et la caisse ne semble pas avoir de fond. Certains renoncent et battent en retraite sans combattre, la rage aux dents.
Cela fait maintenant une heure que je suis debout dans cette poste tranquille où couve maintenant un terrible volcan. Les mots volent bas, là où ils blessent. La sixième enveloppe a rejoint ses semblables à côté de la postière qui semble ne rien entendre. À cet instant, elle pense sûrement qu’elle fait son travail avec le plus de professionnalisme du monde et la septième enveloppe reçoit encore plus d’attention que les autres.
Après une heure quinze d’attente, la collègue de notre tortionnaire a enfin laissé le dossier si compliqué à son chef qui va prendre le problème en main. La cliente pense avoir franchir les portes de l’enfer et son désespoir panique quelques personnes. L’homme qui est devant moi est enfin pris en considération. Ensuite, c’est le tour d’une femme si excédée par cette situation qu’elle en profite pour me passer devant. Je suis trop nerveuse de savoir que cela va enfin être mon tour que n’y prête pas attention. J’ai l’impression d’attendre pour l’oral d’un examen. Je suis soulagée que mon tour arrive, mais j’ai peur de ne plus rien savoir de la raison de ma présence ici. Vais-je passer avec succès au guichet et avoir les formulaires dont j’ai besoin ? C’est une demande un peu particulière et j’ai peur d’échouer. Mes mains sont moites et j’ai une boule au creux de l’estomac.
Enfin, c’est mon tour. Heureusement, j’avais bien révisé mon dossier avant de venir et je passe avec succès. Cette postière-là est l’exacte opposée de sa collègue. Autant l’une est ronde et pleine d’elle-même, autant celle-ci est toute maigre et recroquevillée sur sa chaise cherchant à se cacher derrière l’écran de son ordinateur. Elle évite de croiser mon regard et sa voix peine à se faire entendre. Je tends l’oreille et me penche un peu vers elle pour mieux entendre ce qu’elle me dit. Elle prend mon geste pour une agression et recule instinctivement. Je découvre alors son air apeuré et triste. Je sens derrière moi les clients qui attendent encore et je peux sentir leur colère. Je suis bouleversée par cette femme si menue qui va doit faire face à cette foule intimidante. Je lui adresse mon sourire le plus rassurant et parle doucement comme pour ne pas l’effrayer. Elle baisse un peu sa garde et me rend mon sourire. Il y a tellement d’humanité dans sa solitude que j’aurais presque envie de la serrer dans mes bras. En partant je luis lance un « bon courage » qui la laisse un instant interdite, puis elle se tourne déjà vers le client suivant qui me pousse presque pour arriver au guichet. L’autre postière a enfin enlevé son panneau. Elle attend la prochaine personne avec la détermination et l’élégance d’une catcheuse professionnelle. Je suis soulagée d’avoir eu sa collègue. Cette part là d’humanité me séduit moins.
Une heure trente après mon entrée dans le bureau de poste, je suis à nouveau dehors. Le soleil est brûlant et je plisse les yeux sous la réverbération. Je mets mes lunettes de soleil. J’ai l’impression d’avoir été enfermée des journées entières et l’air du dehors entre violemment dans mes poumons. Je me sens groggy et mes premiers pas me semblent au-dessus de mes forces. Je me demande ce qui m’arrive tout à coup. Je ne me sens pas très bien. Et puis, soudain je comprends. C’est certainement ce que l’on appelle avoir le mal du pays.