J’avais décidé ce jour-là de faire mon footing autour du lac de Villeneuve de la Raho. Pourquoi ? Je n’en avais aucune idée. C’était sûrement à cause de la Tramontane qui pendant trois jours avait nettoyé un ciel bleu azur désormais sans nuances. Il avait dû me taper sur les nerfs un peu trop fort et, juste pour faire le malin en citant Victor Hugo :« Le vent qui vient à travers la montagne m’a rendu fou ».
Je courais depuis un petit moment soufflant et pestant contre cette fascination de notre société pour un corps sain à l’esprit vain quand je la vis gisant au bord du chemin. Même si cela faisait quelque temps que je n’en avais pas vu, je sus tout de suite ce que c’était. J’arrêtai ma course brusquement. Je la fixais, interdit, incapable du moindre mouvement. Je ne savais pas quelle contenance prendre. Suivre la raison, l’ignorer et poursuivre ma route ou bien céder à mon envie de la ramasser et de l’emporter avec moi. Je restais un moment immobile, puis je me penchais pour refaire mon lacet qui n’était pas défait. Je jetais de temps à autre un petit coup d’œil pour voir si l’objet avait bougé. Mais il restait impassible au centre du chemin, lové entre deux cailloux et quelques herbes folles, inconscient du trouble qu’il provoquait en moi. Hésitant encore sur l’attitude que j’allais adopter, je me redressais et je fis un pas en avant. Je n’arrivais pas à l’enjamber ou le contourner et prétendre que je ne l’avais pas vu. Je repris mon souffle et commençais quelques mouvements respiratoires. J’aimais cette sensation nouvelle de l’air qui entrait dans mes poumons, éveillait leurs alvéoles et gonflait ma poitrine. Je respirais à fond l’air doux du soir et le parfum des pins. Le Canigou me toisait un peu en attendant de voir ce que j’allais faire.
Je ne devais pas céder. Pourtant, je ne pouvais quitter mon regard du petit trait blanc que le mince rouleau de papier dessinait sur le sol. Malgré les signaux d’alerte que me lançait mon cœur battant, je restais là, humant l’air pour profiter de son exhalaison. Je m’accroupis à nouveau et tendis la main vers lui, mais un sursaut de dignité me retint et je détournais mon geste vers un coquelicot qui avait attiré mon attention. Je parcourais sa corolle d’un doigt léger et elle frissonna doucement sous ma caresse. Il ne bougeait toujours pas. C’était à peine si je pouvais deviner un frémissement de son corps délicat. Je commençais à respirer difficilement et je posais ma tête sur mon genou replié pour ne plus le voir.
Un petit papillon blanc aux ailes fines vint virevolter un instant autour de la forme oblongue qui avait arrêté ma course. Au loin, j’entendis les éclats de voix et je me demandais soudain ce que je faisais là. Je n’aurais pas dû venir ici, pensais-je en regardant ma main tremblante. J’aurais dû rester chez moi et essayer de me reposer.
Mais, je n’avais pas pu. Depuis que j’avais décidé que tout était fini entre elle et moi, je ne dormais plus. Elle me manquait cruellement. Avant, je commençais ma journée avec elle, je la finissais avec elle. Ensemble, nous prenions un verre attablés à une terrasse sur la place Arago, un café accoudés au zinc du bistrot de la gare avant de prendre le train ou au restaurant quand nous sortions avec des amis. Elle m’accompagnait le long des plages les soirées d’été où j’aimais m’allonger dans le sable et regarder les étoiles. Elle était déjà avec moi lorsque, plus jeune, j’attendais les résultats de mes examens. Elle a été la complice de tous ces moments qui transforment l’adolescent fébrile en un homme flegmatique et fier. Plus tard à chacune de mes joies elle apportait un air de fête, à chacune de mes peines, elle était mon réconfort. Je ne me souviens pas d’un instant sans elle où j’ai été heureux.
Pourtant, cela ne pouvait pas durer. Elle avait cette emprise sur moi qui rendait ses absences douloureuses, presque insupportables. Sans elle, je n’étais pas moi-même. Le désir impérieux que j’avais d’elle me rendait exécrable pour mes amis et ma famille. Je la voulais tellement que cela me rendait nerveux et coléreux. Pour la retrouver, je pouvais traverser la ville en pleine nuit, quitter mes amis au milieu d’une soirée, abandonner ma famille même le soir de Noël. Je revois encore le sourire triste de ma mère quand je lui disais que je devais partir et mon père qui hochait la tête en détournant les yeux. Je supportais difficilement sa désapprobation, mais je ne pouvais pas faire autrement. Mon envie d’elle bouleversait tous mes repères. J’avais besoin de la sentir sous mes doigts, sur mes lèvres et d’emplir mon nez et mes poumons de son parfum. Je l’aimais tant que je voulais la respirer à chaque instant. Mes amis se moquaient de ma servitude et mes frères raillaient mon manque de tempérament. Je crânais parfois en prétendant le contraire et que je pouvais la quitter dès que je le souhaitais, mais ils n’étaient pas dupes et me tournaient le dos en ricanant.
J’avais l’habitude de ce type de réactions. Depuis longtemps, nous formions un couple indésirable et sa présence pouvait déclencher l’hostilité de personnes gênées par sa seule vue. D’abord, je me suis rebellé refusant cet état d’esprit étroit et le regard des autres ne déclenchait chez moi que des fanfaronnades et des remarques acerbes. Je me croyais fort parce que je ne pliais pas et j’aimais ce sentiment de puissance et de virilité qu’elle me donnait, cette impression fugace de liberté qui me faisait croire que je n’étais pas comme les autres.
Mais je devais me rendre à l’évidence, le couple idéal que nous formions depuis si longtemps se dégradait. Peu à peu, je sentais ses effets néfastes sur moi. Elle envahissait ma vie, détournait de moi mes amis les plus proches. Je ne pouvais plus courir ou jouer au rugby sans pouvoir me défaire de son emprise. Un matin, ma main trembla en s’approchant d’elle et son parfum me souleva le cœur. Je compris soudain que je ne la supportais plus. Elle me pompait l’air. Je ne restais pas avec elle parce que je l’aimais, mais parce que je ne pouvais pas me séparer d’elle.
Ce n’était pas aussi simple, mais j’étais déterminé à en finir. On n’efface pas des années de vie commune, de soirées en tête à tête et de moments intenses partagés en quelques minutes. Je devais me forcer à l’oublier, à ne plus penser à elle, même si mon corps la réclamait douloureusement. Ce fut éprouvant. Sans elle, je me sentais vidé et faible. J’étais tendu et émotif et j’avais du mal à me concentrer sur mon travail. Elle me manquait chaque minute et troublait mes nuits en voilant mes rêves de son ombre nébuleuse. Je passais mes nerfs sur la nourriture, avalant des litres de café, des kilos de bonbons et de gommes à mâcher. Parfois, je sentais son parfum dans la rue ou au restaurant et je me surprenais le nez en l’air, flairant son odeur comme un chien perdu. Alors pour obliger mon corps et mon esprit à l’oublier, je me suis lancé à corps perdu dans le sport pour m’épuiser et me vider de son influence. J’ai repris le footing, courant désespérément, de plus en plus vite, comme pour la fuir.
Mais là, au bord du lac, sur ce sentier sur lequel je courais encore pour l’oublier, je restais bloqué devant la fine enveloppe blanche d’où s’échappaient quelques brins de feuilles brunes. Les souvenirs affluèrent avec une violence inattendue qui me fit vaciller. L’envie d’elle me submergea violemment et je dus appuyer mes mains sur le sol pour ne pas tomber. Mon cœur tapait dans mes tempes et j’étais pris de vertige. Tout tournait autour de moi et des éclats de lumière me brulèrent les yeux.
Soudain, j’entendis un battement sourd et un râle rauque fit s’envoler un oiseau au-dessus de moi. Quelqu’un venait sur le chemin. Je tremblais de tous mes membres et essayais de me ressaisir afin de voir qui s’approchait en toussant et en crachant ainsi. Les rayons du soleil rasaient l’eau scintillante du lac. Ébloui, je ne pouvais deviner qu’une forme noire qui s’approchait de moi. Je plissais les yeux et je me redressais pour affronter l’inconnu.
— Stop ! hurla l’homme en tendant sa main vers moi.
Je me reculais instinctivement. Une quinte de toux lui coupa la respiration. Il se plia en deux, les mains posées sur ses genoux. Il toussa, cracha encore et souffla en sifflant. Je le laissais reprendre haleine.
— Pardon de vous avoir fait peur, reprit-il la voix cassée. Mais, un pas de plus et vous mettiez le pied dessus.
Je baissai la tête vers le sol et je compris tout de suite de quoi il parlait.
— Bon Dieu ! Je la cherche depuis une demi-heure. J’étais certain de l’avoir perdue par ici. Collons, j’ai cru que je n’y arriverai jamais !
Je reculais encore devant l’homme qui se pencha et ramassa le petit rouleau un peu tordu. Il le saisit délicatement du bout des doigts, le tourna doucement entre ses paumes avec la tendresse d’une mère pour son nouveau-né. Il le renifla avec satisfaction, puis il le glissa entre ses lèvres. J’observais chacun de ses gestes la bouche sèche et la gorge nouée. Je serrais les poings et tentais de contrôler l’envie furieuse que j’avais de me jeter sur lui. Il sortit de sa poche un briquet, l’entoura de sa main pour protéger la flamme de la brise légère. Je sentais un filet de sueur froide qui me glaçait le dos. Enfin, il pencha son visage et je vis un point rouge brasiller entre ses doigts. Je frémis en regardant une volute de fumée bleutée monter doucement au-dessus de son visage radieux. L’homme aspira une longue bouffée en fermant les yeux de plaisir, puis il recracha des fumerolles par ses narines et sa bouche entre ouverte. Imperceptiblement, je me tendis vers lui pour essayer de récupérer un peu de sa goulée et je profitais de l’odeur âcre et délicieuse de la première taffe. Il ne remarqua pas mon trouble et reprit plus apaisé en se raclant la gorge.
— Ostia, ça fait du bien ! C’était ma dernière cigarette et le bureau de tabac est fermé. C’est ma femme qui a mon paquet et je ne sais pas à quelle heure elle va rentrer. Je savais que c’était une connerie de me balader autour du lac, mais elle a insisté en me disant que cela me ferait du bien. Du bien, tu parles ! Depuis que le toubib lui a montré une photo de mes poumons, elle s’est mise dans la tête de me faire arrêter de fumer.
Il reprit une bouffée en la savourant longuement. D’un geste précis de l’ongle, il fit tomber un peu de cendre. Je le regardais sans rien dire.
— Je m’en fous de ce que dit le toubib, continua-t-il en fixant la cigarette entre ses doigts. Je n’ai pas envie de m’arrêter. Cela me fait du bien à moi. Quand je fume, je suis peinard.
Je ne dis rien, mais continuais de fixer sa main, hypnotisé par les ondulations de la fumée.
— C’est des trucs que vous ne pouvez pas comprendre, hein ? me lança-t-il en me faisant un clin d’œil. Vous êtes du genre sportif, vous ! Pas vrai ?
Je me ressaisis enfin et je lui souris vaillamment.
— Votre femme a raison, dis-je sans rire. Vous devriez arrêter. Ce truc-là vous tuera un jour.
— Bof, grogna-t-il en haussant les épaules. Ça nous arrivera à tous un jour ou l’autre.
Je le saluais de la main sans répondre et je repris ma course. J’accélérais mon rythme, ma poitrine gonflée d’air pur et d’orgueil. Je lançais mon cri de joie et de victoire au Canigou éclatant sous un voile de neige fraîche. J’étais certain maintenant d’être libéré de son emprise. J’avais été le plus fort et j’avais résisté brillamment à ses dernières tentatives de séduction. Je me sentais libre. J’avais enfin écrasé ma dernière cigarette.
Daisy Lewis